Dans ce contexte, les routines peuvent devenir de véritables repères structurants, à la fois pour l’enfant et pour les parents. Elles aident à tenir, à organiser, à se sentir moins débordé. Mais elles peuvent aussi, lorsqu’elles se rigidifient, devenir une source de tension, d’angoisse et d’épuisement pour toute la famille.
Comment alors créer une routine qui rassure l’enfant sans l’enfermer dans une rigidité trop contraignante ? Comment trouver l’équilibre subtil entre un cadre sécurisant et la souplesse indispensable à la vie réelle, surtout lorsqu’elle est marquée par la maladie ou le handicap ?
Pourquoi les routines sont-elles si importantes pour les enfants ?
Les routines permettent à l’enfant de prévoir ce qui va se passer. Elles structurent le temps, organisent
la journée et donnent des repères stables dans un monde qui peut parfois lui sembler confus ou imprévisible.
En psychologie du développement, il est largement reconnu que la prévisibilité réduit l’anxiété, renforce le sentiment de sécurité interne, soutient la régulation émotionnelle et favorise la capacité de
l’enfant à se concentrer et à s’engager dans ses apprentissages.
Donald Winnicott parlait d’un environnement « suffisamment bon », c’est-à-dire d’un cadre stable, fiable et cohérent dans lequel l’enfant peut se sentir en sécurité pour se développer. Les routines font partie intégrante de cet environnement. Elles transmettent implicitement un message essentiel :
« Le monde est compréhensible, il a une logique, tu peux t’y appuyer. »
Pour les enfants en situation de handicap ou atteints d’une maladie chronique, cette prévisibilité est souvent encore plus essentielle. Le corps peut être imprévisible, douloureux, fatigué. Les sensations peuvent être envahissantes, les capacités variables d’un jour à l’autre. Les routines deviennent alors un véritable point d’ancrage, une façon de stabiliser l’environnement lorsque le corps ou la santé ne le sont pas.
Routine et rigidité : une frontière parfois fragile
Si la routine rassure, elle peut aussi, lorsqu’elle devient trop stricte, engendrer de la frustration, une intolérance au moindre changement, une angoisse intense face à l’imprévu et des crises importantes dès que quelque chose ne se déroule pas « comme prévu ».
Certains enfants ont effectivement un besoin accru de répétition et de stabilité, notamment dans certaines situations de handicap ou de troubles neurodéveloppementaux. Ce besoin est légitime et doit être respecté.
Mais cela ne signifie pas que tout doit être figé ou immuable.
Jean Piaget a montré que l’enfant se développe en s’adaptant progressivement aux variations de son environnement. Cette capacité d’adaptation se construit pas à pas, à condition que l’enfant soit suffisamment sécurisé.
Un cadre trop rigide peut freiner cette plasticité, tandis qu’un cadre trop flou peut profondément insécuriser.
L’enjeu n’est donc pas de supprimer les routines, mais de les penser comme des appuis vivants, capables d’évoluer, et non comme des règles intangibles auxquelles tout le monde devrait se soumettre.
À quoi sert réellement une routine rassurante ?
Une routine n’a pas pour fonction de contrôler l’enfant ni de contraindre la famille à une organisation parfaite, mais vise avant tout à offrir une structure claire, à diminuer la charge mentale de l’enfant, à soutenir son autonomie, à sécuriser les moments clés de la journée (lever, repas, soins, coucher) et à
faciliter des transitions souvent difficiles pour lui.
Pour un enfant, savoir « ce qui vient après » est souvent plus important que le détail exact de ce qui va se passer.
Ce qui rassure, ce n’est pas nécessairement que tout soit identique à la minute près, mais que la logique de la journée reste reconnaissable : le repas vient après le jeu, le temps calme suit l’activité, le coucher s’inscrit dans une séquence connue.
Comment créer une routine rassurante sans rigidité excessive ?
1. Structurer les temps forts de la journée
Il est souvent plus aidant de ritualiser les moments les plus chargés émotionnellement et corporellement — le lever, les repas, les soins, le coucher — plutôt que de chercher à organiser toute la journée de manière rigide.
Ces moments concentrent souvent fatigue, inconfort, séparation ou transition, et bénéficient
particulièrement d’un cadre stable.
2. Garder une trame, mais varier les contenus
La structure peut rester la même, tandis que le contenu évolue. Par exemple, le rituel du coucher peut conserver les mêmes étapes (pyjama, temps calme, histoire, câlin), mais l’histoire, la musique ou l’ordre précis peuvent varier. Cela permet à l’enfant de conserver ses repères tout en apprenant progressivement que le changement est possible et tolérable.
3. Préparer l’enfant aux changements
Lorsqu’un imprévu est à venir, le fait de prévenir l’enfant est fondamental.
Verbaliser, utiliser des supports visuels, nommer ce qui va être différent et ce qui va rester pareil permet de réduire l’angoisse liée à la perte de contrôle.
Préparer, ce n’est pas supprimer la difficulté, mais aider l’enfant à s’y appuyer.
4. Accepter que certaines journées soient différentes
Avec la maladie, la fatigue ou les soins, certaines routines ne pourront pas être respectées — et c’est normal.
L’enfant n’a pas besoin d’une routine parfaite, mais d’un adulte présent, cohérent et ajusté. Ce sont avant tout la continuité émotionnelle et la disponibilité relationnelle qui sécurisent profondément.
5. Observer les signaux de l’enfant
Une routine rassurante apaise. Une routine trop rigide tend, crispe, provoque des crises. Observer l’enfant permet d’ajuster : anxiété excessive à l’idée d’un changement, refus total de toute variation, effondrement à chaque imprévu. Ces signaux ne sont pas des « caprices », mais des indicateurs précieux d’un besoin de soutien ou de réajustement.
Le rôle des parents : sécuriser sans enfermer
Créer une routine rassurante est avant tout une posture parentale. C’est offrir un cadre stable, lisible et cohérent, tout en restant suffisamment souple pour accueillir l’imprévu, la fatigue, l’émotion.
Winnicott rappelait que l’enfant n’a pas besoin de parents parfaits, mais de parents « suffisamment bons».
De la même façon, une routine « suffisamment bonne » est une routine compréhensible, cohérente et adaptable, qui reste avant tout au service de la relation.
Quand la rigidité devient envahissante
Si, malgré les ajustements, l’enfant vit chaque changement comme une catastrophe, si les crises sont très intenses ou si la vie familiale devient extrêmement contrainte, un accompagnement extérieur peut être bénéfique.
Un professionnel peut aider à comprendre ce qui se joue derrière ce besoin de contrôle, à mettre des mots sur les angoisses sous-jacentes et à proposer des outils adaptés à l’enfant, à son développement et à sa situation spécifique. L’association LÉA peut vous aider, le service écoute est à votre disposition grâce à ses professionnels.
Les routines sont des alliées précieuses dans la vie des familles concernées par le handicap ou la maladie. Elles sécurisent, soutiennent et apaisent.
Mais une routine n’a de sens que si elle reste au service de l’enfant et de la relation, et non l’inverse.
Créer une routine rassurante sans rigidité excessive, c’est accepter un équilibre délicat : offrir des repères solides tout en laissant une place au vivant, à l’imprévu et à l’adaptation.
Car ce qui rassure le plus un enfant, au fond, ce n’est pas que tout se passe toujours de la même façon… c’est de savoir qu’un adulte sera là pour s’ajuster, même lorsque tout ne se passe pas comme prévu.