De nombreux parents nous confient leur peur “d’en dire trop” ou “pas assez”. Pourtant, l’expérience clinique et les connaissances en psychologie du développement convergent : le silence ne protège pas les enfants. Même sans mots, ils perçoivent tout — les tensions, les changements, les inquiétudes. Lorsque rien n’est expliqué, ils donnent eux-mêmes un sens
aux événements, et ce sens est souvent teinté d’erreurs, de craintes ou de culpabilité.
L’équipe de psychopraticiens de LÉA accompagne quotidiennement les familles sur ces questions, et l’un des constats les plus constants est le suivant : nommer les choses apaise, sécurise et soutient les frères et sœurs dans leur développement émotionnel.
Pourquoi en parler ? Les besoins psychiques des frères et sœurs
Dès le plus jeune âge, l’enfant cherche activement à comprendre le monde. Dans la lignée des travaux de Jean Piaget, il construit des “schémas” pour interpréter les situations qu’il vit. Lorsqu’un élément échappe à ces schémas — une difficulté pour marcher, parler, se calmer, ou une baisse de disponibilité des parents — cela crée un vide de sens, source de confusion
et parfois d’angoisse.
En l’absence d’explications, les frères et sœurs élaborent leurs propres interprétations :
« C’est parce que j’ai mal agi ? »
« Si on passe plus de temps avec elle, c’est qu’elle est plus importante ? »
« Il crie parce qu’il ne m’aime pas ? »
Ces scénarios internes, souvent culpabilisants, peuvent fragiliser l’estime de soi et la sécurité affective. Les recherches de Stoneman (2005) montrent d’ailleurs que la qualité de la communication au sein de la famille est l’un des facteurs majeurs qui favorise l’adaptation psychologique des fratries confrontées au handicap. Nommer les choses, avec des mots simples et adaptés, permet d’éclairer ce que l’enfant perçoit mais ne comprend pas encore.
Handicap visible, handicap invisible : deux réalités, deux enjeux de
communication
1. Lorsque le handicap est visible : répondre au besoin naturel de compréhension
Un fauteuil roulant, une déficience motrice ou sensorielle suscitent des questions immédiates et spontanées :
« Pourquoi il ne marche pas ? »
« Pourquoi elle a cette machine ? »
Ces questions témoignent d’une curiosité saine et d’un souhait de comprendre.
L’enjeu n’est pas de tout expliquer, mais de répondre avec simplicité, honnêteté et bienveillance:
« Son corps fonctionne différemment. Mais il ressent les mêmes émotions que toi et il aime jouer, rire et être avec les autres. »
Les réponses directes renforcent la sécurité intérieure de l'enfant.
2. Lorsque le handicap est invisible : rendre perceptible ce qui ne se voit pas
Autisme, TDAH, troubles du langage, troubles des apprentissages…
Ici, rien ne se voit physiquement, mais les différences de comportement peuvent être déroutantes : agitation, difficultés à communiquer, crises, lenteur, retrait.
Les frères et sœurs peuvent alors ressentir :
De la frustration (« Pourquoi il crie ? »),
De l’injustice (« Pourquoi vous l’aidez plus que moi ? »),
De l’incompréhension (« Pourquoi il ne veut jamais jouer ? »).
Dans ces cas-là, expliquer l’invisible est indispensable :
« Son cerveau fonctionne autrement. Il a besoin d’un peu plus de temps, ou d’aide, pour certaines choses. Ce n’est la faute de personne. »
Ces mots simples donnent du sens à ce qui est vécu, parfois intensément.
Accueillir toutes les émotions : un fondement essentiel
La fratrie est un lieu d’apprentissage émotionnel unique. Les enfants peuvent ressentir une palette complexe d’émotions : amour, fierté, colère, jalousie, honte, tendresse, fatigue… Ces émotions ne sont ni mauvaises ni anormales.
Le cadre sécurisant dans lequel un enfant peut exprimer librement ce qu’il ressent est un pilier de son équilibre psychique. La reconnaissance de ces émotions ne les amplifie pas : elle les légitime et les apaise.
Dire :
« Tu as le droit d’être triste ou d’être en colère. Cela ne change rien à l’amour que tu as pour ton frère/ta sœur. » permet à l’enfant de se sentir entendu, soutenu, compris. À l’inverse, des émotions tues ou interdites peuvent se transformer en repli, agressivité, culpabilité ou anxiété.
Créer une place pour chacun : préserver l’individualité de tous les enfants
Les familles concernées par le handicap consacrent parfois une grande partie de leur énergie aux soins, aux rendez-vous ou à la vigilance quotidienne. Les frères et sœurs peuvent alors se sentir “mis de côté” ou devenir des petits aidants : ceux qui aident, rassurent, s’adaptent, comprennent… parfois trop tôt.
Créer des moments dédiés à chaque enfant est essentiel :
Un temps à deux,
Une activité,
Une conversation avant de dormir,
Une sortie rien que pour lui ou elle.
Ce n’est pas le nombre d’heures qui compte : c’est la qualité de la présence.
Quand cela devient trop difficile : s’appuyer sur des ressources extérieures
Certains enfants n’osent pas dire ce qu’ils ressentent à leurs parents, par peur de les inquiéter davantage. Ils retiennent leurs émotions, s’effacent ou “font comme si”.
Dans ces moments-là, disposer d’un espace extérieur sécurisé peut être salvateur :
Groupes de parole,
Accompagnement psychologique,
Ateliers entre frères et sœurs.
Ces espaces permettent de déposer ce qui est trop lourd, d’entendre d’autres enfants vivre des situations similaires, et de normaliser leurs émotions.
Le rôle de l’association LÉA auprès des familles
L’association LÉA accompagne les enfants et les parents confrontés au handicap au quotidien.
Pour les frères et sœurs – les petits aidants :
Des ateliers dédiés pour les aider à comprendre ce qu’ils vivent,
Des activités créatives, ludiques ou sportives pour se ressourcer,
Des temps entre pairs pour partager, rire, se reconnaître dans les autres.
Pour les parents :
Une équipe de psychopraticiens disponible pour les écouter, les soutenir et répondre à leurs questions,
Des groupes de parole pour échanger avec d’autres familles,
Un accompagnement respectueux du rythme et des émotions de chacun.
LÉA crée ainsi un espace protecteur où chaque membre de la famille peut trouver soutien et réassurance.
En parler, c’est relier
Parler du handicap avec les frères et sœurs n’alourdit pas le quotidien : cela ouvre un espace de vérité, de compréhension et de lien.
C’est leur permettre de comprendre, d’aimer autrement, et d’accueillir la différence sans crainte.
C’est leur offrir un cadre qui soutient leur développement émotionnel et relationnel. Parce que parler du handicap, finalement, c’est parler de l'humain — celui qui relie, qui rassemble, qui donne sens, au-delà de ce qui se voit… ou ne se voit pas.